On vous en parle depuis des mois, et cette fois ça y est presque : EA va tomber dans les mains du fonds souverain saoudien. Sauf que dans cette histoire, le vrai sujet n’est pas tant « qui achète » que « comment ». Parce que la façon dont ce rachat est financé est une bombe à retardement, et c’est vous aussi en tant que joueurs qui risquaient d’en faire les frais.
Un groupe d’investisseurs emmené par le Public Investment Fund (PIF), le fonds souverain d’Arabie saoudite, présidé par Mohammed ben Salman, va racheter EA. À ses côtés, le fonds Silver Lake et Affinity Partners, la société de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump. Le prix : 210 dollars par action, soit 25 % de plus que le cours de bourse d’avant l’annonce. Une fois l’opération bouclée, EA quitte la Bourse et devient une société privée.
C’est quoi un LBO, au juste ?
C’est le mot à comprendre ici. LBO, ça veut dire « leveraged buyout », ou rachat par effet de levier. Traduction en français : vous achetez une boîte, mais au lieu de sortir tout l’argent de votre poche, vous empruntez une grosse partie de la somme. Et le twist, c’est que ce n’est pas vous qui remboursez le crédit. C’est la boîte rachetée elle-même. Elle va devoir se serrer la ceinture toute seule pour cracher le cash tous les mois.
Dans le cas d’EA, sur les 55 milliards, environ 36 milliards viennent de l’argent des investisseurs, et 20 milliards sont de la dette. C’est le plus gros rachat par endettement de toute l’histoire des entreprises.
Le problème de la dette de 20 milliards
Cette dette, EA va devoir la rembourser pendant des années. Et ce n’est pas de la petite monnaie, ça représente plus de deux fois et demie le chiffre d’affaires d’EA en 2025.
Le souci du modèle LBO, c’est sa logique. Il privilégie les retours à court terme pour honorer la dette, au détriment de la croissance à long terme. En clair, quand il faut sortir du cash chaque année pour rembourser, on coupe dans ce qui coûte cher et rapporte lentement. Et dans le jeu vidéo, ce qui coûte cher et rapporte lentement, c’est justement la qualité.
Autre notion financière à comprendre, les entreprises ont une note de crédit, un peu comme un score de confiance qui dit aux prêteurs « cette boîte est fiable ou pas ». Plus la note est bonne, moins tu paies cher pour emprunter.
Et là, mauvaise nouvelle. Bloomberg a rapporté que l’agence S&P Global Ratings prévoit de faire tomber la note d’EA en « junk status » une fois le rachat finalisé. Le « junk », littéralement « pourri », c’est la catégorie des placements jugés risqués. Concrètement, ça veut dire qu’EA est vu comme une boîte plus fragile financièrement et dans laquelle il ne vaut mieux pas investir.
Les jeux pourraient trinquer
C’est là que ça nous concerne, nous les joueurs. Tous les voyants de ce montage poussent vers moins de prise de risque.
D’abord, les licenciements. Les analystes sont clairs, les licenciements sont l’un des moyens clés que la société va utiliser pour réduire les coûts et rembourser sa dette massive. EA a déjà supprimé environ 1 700 postes aux États-Unis, plus plusieurs vagues chez les studios de Battlefield. Un jeu dont l’équipe fond en cours de route, c’est rarement bon signe.
Ensuite, le pari sur les valeurs sûres. Quand il faut du cash vite, on mise sur ce qui cartonne à coup sûr (EA FC, Battlefield) et on abandonne les projets créatifs plus risqués. Les observateurs résument déjà le futur d’EA à du « guns and football ». Moins de nouvelles licences, plus de suites calibrées.
Enfin, l’IA. Les inquiétudes internes portent sur des rumeurs d’initiatives IA renforcées. Si l’IA générative remplace des postes créatifs au lieu de les épauler, le risque c’est un contenu plus standardisé, avec moins d’âme. Et quand l’adoption de l’IA devient carrément un objectif lié aux bonus des dirigeants, l’incitation à en mettre partout devient énorme.
Bientôt, on ne verra plus rien
Dernier détail qui pique. Tant qu’EA est en Bourse, la boîte doit publier ses comptes. C’est comme ça qu’on a appris que le PDG Andrew Wilson a touché un bonus de 38 millions de dollars pendant que la boîte licenciait. Une fois le rachat bouclé et EA en privé, ces rapports disparaîtront. Plus de transparence sur les bonus, les coupes ou la santé réelle de l’entreprise. Autant dire que ce rachat n’a pas vraiment l’air d’être une bonne nouvelle.
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